Khâyyâm
La poésie a ceci de divin qu’elle échappe, aussi bien par son essence que par ses manifestations, aux mensonges dorés des exhibitions et des musées.
On l’entend ou on ne l’entend pas : c’est affaire de surdité ou de clairaudience spirituelle, mais on ne peut l’abstraire de la vie intérieure dont elle est l’expression musicale, pour la clouer, morte, au mur d’une galerie.
Pourtant, figée dans le langage humain, elle participe, dans une certaine mesure, à ses infirmités dont la plus grande est d’être multiforme, ses indicibles messages, les plus beaux vers ne sont qu’un faible écho des harmonies qu’ils ont perçues.
Que dirons-nous donc, lorsque, reprenant l’oeuvre à son tour, le traducteur en change la forme native et prétend nous en conserver la beauté ?
Besogne ingrate, s’il en fut jamais.
Par quel sortilège est-il possible qu’une étude fervente nous initie à la beauté extérieure comme à celle intime et essentielle d’un chef-d’oeuvre en langue étrangère, et que, devenus conscients de l’émotion subie, pouvant l’analyser et en disserter, nous ne puissions la restituer dans notre langue maternelle, intégrale et non déformée?
Faut-il conclure de cette faiblesse à l’inanité ses indicibles messages, les plus beaux vers ne sont qu’un faible écho des harmonies qu’ils ont perçues.
Que dirons-nous donc, lorsque, reprenant l’oeuvre à son tour, le traducteur en change la forme native et prétend nous en conserver la beauté ?
Besogne ingrate, s’il en fut jamais.
Par quel sortilège est-il possible qu’une étude fervente nous initie à la beauté extérieure comme à celle intime et essentielle d’un chef-d’oeuvre en langue étrangère, et que, devenus conscients de l’émotion subie, pouvant l’analyser et en disserter, nous ne puissions la restituer dans notre langue maternelle, intégrale et non déformée?
Faut-il conclure de cette faiblesse à l’inanité légitime et très fécond d’aller, à travers elles et par elles, vers le chef-d’oeuvre lui-même.
Quand il s’agit, d’ailleurs, d’un chef-d’oeuvre incontesté, les différences que l’on note entre les traductions et l’original sont intéressantes, parce qu’elles révèlent, si elles ne procèdent pas de l’incapacité du traducteur, les multiples motifs d’émotion que contenait intrinsèquement cet original.
Que ceci serve de préambule et d’excuse à la traduction des Quatrains d’Omar Khâyyâm, offerte par nous au lecteur français. Cette traduction se justifie, du reste, par ce fait que de nombreux manuscrits existent, tous reflétant Il serait difficile, il est vrai, d’affirmer qu’il est le seul authentique parmi ceux que conservent les Bibliothèques d’Europe. Ce qui est certain, c’est qu’il est le plus ancien (1460 de l’ère chrétienne), qu’il contient seulement cent cin- quante-huit quatrains, sans répétitions formelles, sans contradictions de pensée et, pour celui qui s’est donné la peine de vérifier la plupart des versions publiées jusqu’à ce jour, donne bien l’impression d’une oeuvre originale.
Je ne songe point à médire du travail de mon devancier, M. Nicolas, si érudit, si consciencieux, qui essaya jadis de faire connaître en France l’oeuvre de Khâyyâm. Ce qui fit avorter cette honorable tentative, ce ne fut pas tant la traduction elle-même que le choix du manuscrit.
Des quatrains, évidemment apocryphes, y abonRubaiyat fut, depuis des siècles, en proie scoliastes de toutes les écoles. L’indécision de l’âme de Khàyyâm, son douloureux scepticisme qui cherche à s’apaiser dans les joies brèves du réel et du palpable, ses cris d’angoisse devant la Destinée que son éducation première lui montrait implacable, sa science amère, tout cela pouvait bien apparaître à l’observateur non prévenu comme suffisamment et clairement expliqué, mais la phraséologie orientale, enveloppant de son voile de brume pailletée cette pensée morne et plaintive, lui donnait l’aspect mystérieux d’un symbole, et les Soufis en revendiquèrent pour eux seuls l’interprétation définitive. Petits bréviaires pessimistes, horx nocturnse du rêve impuissant, des copies circulaient, sans doute, partout où la langue persane était comprise Peut-être des quatrains, vraiment nouveaux et s’appariant comme pensée et comme forme aux quatrains authentiques, s’ajoutèrent-ils ainsi à l’oeuvre originale, mais il est probable que de plates redites et de ridicules amplifications vinrent grossir le nombre, sans doute restreint, des quatrains dus à l’âme désenchantée du vieux Khâyyâm.
Mais la destinée de cette oeuvre curieuse n’était pas seulement que sa sobriété, son élégance émouvante et simple, unique dans la littérature persane, disparût pour faire place à des amplifications de rhétorique : elle devait plus tard servir de motif à des interprétations absolument contradictoires.
Celle qu’a voulue M. Nicolas n’est pas la moins étrange, et j’en dirai plus loin quelques tracer une biographie très brève.
Le poète astronome naquit probablement en l’an 433 de l’hégire (1040 de l’ère chrétienne), à Nishapour, ville alors célèbre, dont la renommée contrebalançait celle de Bagdad et du Caire, et que devait ruiner pour jamais, au treizième siècle, le grand massacreur Gengis-Khan. Il mourut à une date qu’il est possible de fixer entre 1111 et 1135; les témoignages les plus autorisés parlent de 1123.
Son nom de Khâyyâm paraît indiquer que son père exerçait le métier de « fabricant de tentes », mais il est peu probable qu’il l’ait entrepris à son tour, son existence ayant été toute consacrée à l’étude des sciences mathématiques et, en particulier, de l’astronomie. condisciples et pour amis deux enfants dont la destinée fut extraordinaire.
L’un d’eux devait porter le nom célèbre de Nizam ul Mulk, le vizir d’Alp Arslan, puis de Melik Shah, fils et petit-fils du Tartare Toghrul Bey, fondateur de la dynastie des Seljucides. L’autre était Hassan i Sabbah, celui qui devait être le fameux « Vieillard de la Montagne », chef de la secte des Haschichins.
Ces trois amis firent ensemble le serment de s’aider mutuellement, au cas où l’un ou l’autre parviendrait à la fortune. Omar dut de vivre, suivant son désir, dans une médiocrité dorée, au souvenir fidèle que garda de ce serment Nizam ul Mulk, monté au faîte des grandeurs.
La destinée de ce dernier fut plus amère. Il tomba, disent certains auteurs, sous le poignard bienveillants des sciences et des arts. Leur capi-tale possédait dix bibliothèques et un grand nom-bre de collèges. Omar dirigea l’observatoire de Merw et fut l’un des huit astronomes qui contri-buèrent à la réforme du calendrier musulman en 1074.
Après la mort de Nizam ul Mulk, il revint à Nishapour, où le sultan Sendfer, troisième fils de Melik Shah, semble l’avoir entouré de soins et d’honneurs.
De ses ouvrages scientifiques, deux seuls nous sont parvenus, l’un : Démonstration de problèmes d’algèbre (traduit et publié chez Ernest Leroux, en 1851, par Woepke), et un Traité sur quelques difficultés des définitions d’Euclide (en manuscrit à la bibliothèque de Leyde.)
Zij i Melik Shahi, tables astronomiques (probablement un résumé des travaux entrepris pour la réforme du calendrier) ;
Un Manuel de science naturelle (titre inconnu);
El Kawn Wal Taklif, livre de métaphysique;
El Wajud, livre de métaphysique;
Mizan ul Hukm, traité scientifique;
Lawazim ul Amkina, traité de science naturelle;
Un Traité sur les méthodes indiennes pour l’extraction des racines carrées et cubiques.
Jemâl Eddin El Qifti (XIIIe siècle de l’ère chrétienne) dit de lui : « Khâyyâm était un des premiers savants de son époque, connaissant la philosophie de l’ancienne Grèce et exhortant à la purification de l’âme par de bonnes actions. Son système politique était basé sur celui de Platon.
Les soufis de nos jours, prenant texte de ses vers de la religion universelle.
« Il encourut le blâme des ignorants et des fanatiques et dut garder le silence sur ses opinions. Le pèlerinage qu’il fit à la Mecque fut moins inspiré par un acte de piété que par le désir de fermer la bouche à ses adversaires. Il n’en fut pas moins considéré par beaucoup comme hétérodoxe. »
Ses concitoyens étaient d’ailleurs turbulents et fanatiques. Omar Khâyyâm, le libre esprit, leur était un scandale. Il dut subir de cruelles avanies.
Ainsi qu’il est dit plus haut, la date de sa mort est incertaine.
Il ne reste plus, pour achever cette brève esquisse, qu’à rappeler, au sujet de la tombe du i’Aruzi de Samarcande, écrit dans la première moitié du XIIe. siècle :
« En l’an de l’Hégire 5o6 (A. D. 11 12-13), Imam Omar Khâyyâm et Kwaja Muzaffar Isfizari s’étaient arrêtés à Balk, dans la rue des Mar chands d’esclaves, et je me joignis à leur société. Au milieu du repas que nous fîmes ensemble, j’entendis Omar, « cet argument de la Vérité », dire : « Ma tombe sera située en un lieu où deux « fois par an des arbres laisseront tomber leurs « fleurs. » Cette assertion me parut incroyable, bien qu’il fût certain pour moi qu’un tel homme ne pouvait prononcer des paroles oiseuses.
« Quand j’arrivai à Nishapour, en l’an de l’Hégire 53o (A. D. 1135-36), il y avait déjà quelques années que le visage de ce grand homme était voilé par la poussière et que ce bas monde guide. Celui-ci me conduisit au cimetière de Hira; je tournai à gauche, sur ses indications, et découvris sa tombe. Elle se trouvait au pied d’un mur par-dessus lequel des poiriers et des pêchers balançaient leurs branches, et tant de pétales de fleurs y étaient tombés qu’elle en était entièrement recouverte. Alors je me souvins de ce qu’il avait dit devant moi, en la cité de Balkh, et je me mis à pleurer, parce que, sur la surface de la terre et dans toutes les régions du globe habité, je n’ai jamais vu quelqu’un de pareil à lui.
Que Dieu — qu’il soit béni et exalté — l’ait en sa miséricorde! »
Cette tombe est, paraît-il, visible encore. Il y a quelques années à peine, deux petits rosiers, dont les boutures provenaient du jardinet qui la recouvre, furent plantés par les soins de de Omar Khâyyâm doit ce reflet de gloire qui vient à nouveau l’auréoler…
Les « Quatrains » d’Omar Khâyyâm – traduits du persan sur le manuscrit
publiés avec une Introduction et des Notes PAR CHARLES GROLLEAU – 1902 -source
Image : Omar Khayyam – a poet of Persian/Tajik classical literature Artist: Immodinova C. source