La dispute des Gazelles.
Le ghazal dit à la gazelle : —
Mon œil de tous est le plus beau,
Et mon sourcil fut le modèle
Des contours que trace un roseau.
Deux palmes font, — je te l’assure,
La longueur de mon encolure,
Droite et lisse comme un fuseau.
Au désert je cours, je sautille,
Paissant le thym au point du jour.
Belle ! je suis de ta famille,
Et je puis t’offrir mon amour.
Nous descendons de l’antilope;
Comme toi, je fuis, je galoppe,
Au moindre bruit dans mon séjour,»
— » Va-t-en, vil bouc en frénésie! » —
Aussitôt lui répondit-on; —
» Je suis la gazelle d’Asie,
» Et seule je porte ce nom.
» Irais-je avec un rien qui vaille,
» Chez tels qui n’ont ni sou ni maille
» Dégrader ma noblesse…? Oh! non. »
— « Ma liberté, ma course agile,
— Dit le ghazal sans s’effrayer, —
» Sont des biens que pour cent… pour mille. »
Aucun bey ne pourrait payer.
« Au milieu des vertes broussailles »
Viens célébrer nos fiançailles! »
D’être libre viens essayer!
— « Moi, — reprit la gazelle altière,
— » Auprès des Dames, des Seigneurs,
» J’ai de beaux tapis pour litière,
Des coussins parfumés d’odeurs.
— « Ah! mieux vaut sur un lit de mousse,
Dit son amant, d’une voix douce, —
» Mêler notre joie et nos pleurs! »
Par ces mots finit la querelle
Entre le ghazal et sa sœur, —
Et l’on prétend que la gazelle
Préféra le luxe au bonheur.
Poèmes algériens et récits légendaires Par Victor Bérard – 1858.





